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10.11.2007

À quoi bon le grand Souffle ? À quoi bon la Sœur de l’Ange ?

Pourquoi le Grand Souffle n’édite plus la Sœur de l’Ange



    Le Grand Souffle ne publiera plus la revue La Sœur de l’Ange. L’ironie du sort a voulu que le lien qui unissait nos deux équipes n’ait pas résisté au-delà de son 5e numéro précisément intitulé : « À quoi bon résister ? »

    Si nous rendons publiques aujourd’hui les raisons qui ont conduit à la rupture de la Sœur de l’Ange avec le Grand Souffle, ce n’est pas pour remuer inutilement des blessures narcissiques, mais pour préciser toujours et encore le sillon que nous nous efforçons de tracer à tort ou à raison dans le paysage éditorial actuel. Un sillon qui continue, ici et là, de susciter bien des incompréhensions tant il est vrai que nous continuons à ne pas faire grand-chose comme il faudrait selon les critères en vigueur, sur le plan de nos choix éditoriaux comme sur celui de certains comportements avec des auteurs ou comités de rédaction, ou encore sur l’approche commerciale de notre survie d’éditeur.

    Le Grand Souffle n’est pas une boutique ordinaire, c’est avant tout pour nous un laboratoire, un lieu d’expérimentations de tous les étages de nos vies où nous jouons notre existence aux dés d’une croissance intérieure continuelle au contact du monde. Aussi nous devons-nous de transgresser sans arrêt l’image conventionnelle du métier d’éditeur, non par goût de la provocation, mais pour travailler sans relâche à amincir, en la perforant de toutes parts, l’épaisse barrière qui sépare traditionnellement le métier social du métier d’homme tel que nous l’envisageons.

    Dans ce défi difficile, les premiers obstacles que nous rencontrons sont avant tout en nous. Il s’agit de vivre, d’habiter vivant cette simple question aux abords partout vertigineux : qu’est-ce qu’« être » (soi) si « être » c’est, pour une bonne part de notre vie, « être éditeur aujourd’hui » ? Ainsi, marcher, respirer jour après jour dans le no man’s land de cette question essentielle ne nous autorise plus à dormir dans l’enceinte de moins en moins viable des fonctions préétablies du métier d’éditeur. Nous sommes, comme beaucoup d’autres professions ayant trait au cœur symbolique de l’humain, une espèce en voie de fossilisation, et de disparition, ou, au mieux, de transformation rapide. C’est donc sous la pression d’une question de vie ou de mort que nous vivons ce pari de plus en plus insensé d’être éditeur indépendant à l’heure présente. Autant dire que nous nous exposons professionnellement ainsi à affronter assez directement l’angoisse existentielle qui étreint déjà chacun et chacune d’entre nous à titre privé face à la sinistrose globale.

    Car les ramifications multiples qui se découvrent quotidiennement entre l’exercice individuel du métier d’éditeur et les tenants et les aboutissants de la crise collective ne cessent de faire apparaître l’extraordinaire degré de la complexité qui unit chacun au radeau humain tout entier, et inversement.

    Par une image très simple, dans le grand jeu du respire, je dirai que nous concevons l’édition comme un métier d’inspirateur du corps collectif. Image désarmante de banalité, mais tout se complique très vite quand l’heure vire à l’asphyxie généralisée. Surgit alors un dilemme redoutable qui nous amène très vite au cœur de mon propos initial.

    C’est qu’à la question : « Qu’est-ce qu’être éditeur à l’heure de l’asphyxie généralisée ? », nous sommes intimement conduits pour notre part à répondre : c’est déjà ne plus résister artificiellement à l’asphyxie en respirant « comme si de rien n’était », en respirant, en inspirant en résistance à la sensation même de l’asphyxie. C’est, acceptant l’autorité même de cette sensation de désaveu de notre façon de respirer, accepter sans condition de devoir trouver un tout autre mode respiratoire ; en commençant par accepter d’expirer complètement l’ancienne façon de prendre l’air désormais vicié qui nous empoisonne. D’après nous, c’est bien là qu’est tout le difficile, et en cela que réside l’enjeu de notre avenir d’éditeur comme tout simplement celui de respirants…

    Depuis plusieurs années, nous respirons donc dans le paradoxe permanent de devoir être à la fois éditeur, c’est-à-dire inspirateurs, pour nous-mêmes déjà, et pour autrui, et en même temps de pouvoir de moins en moins, de ne plus du tout pouvoir être éditeurs : par asphyxie. Au fond, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous n’avons fait qu’être asphyxiés de notre métier, et ne pouvons faire, nécessairement, que continuer à respirer de part et d’autre de la ligne de possibilité et d’impossibilité concrète d’être éditeur. Nous n’avons fait et ne faisons au fond qu’asphyxier de plus en plus consciemment dans ce métier, non sans satisfactions innombrables, non sans joies partagées et savourées entre nous comme avec nos auteurs, mais à travers tout cela, c’est un autre sens du mot respirer qui se destine par là à notre errance. Un nouveau risque d’être à l’appel d’air du métier d’être à l’édition. C’est pourquoi il n’est pas question ici de nous plaindre de ce qui est, de ce qui a été. En tant qu’asphyxiés lucides et consentants, nous apprenons vaille que vaille à expirer sans retour, à mourir vraiment, sans faux-semblant ni arrière-pensée, au mode d’empoisonnement par lequel l’inadapté veut maintenir son empire sur nos souffles, à mourir pour mieux naître à l’art d’inhaler. Nous apprenons à savoir perdre jusqu’à ne plus même savoir le vieux mode respiratoire de l’identité d’éditeur, de l’identité de respirant en état d’asphyxie mentale. C’est ainsi que se descelle pour nous une nouvelle voie d’inspiration conjuguant tous nos métiers.

    Nous en venons maintenant à ce qui constitue, à nos yeux, la cause essentielle de la rupture avec le comité de rédaction de la Sœur de l’Ange.

    Durant les dix derniers jours du mois de janvier 2007, deux crises d’asphyxie se sont téléscopées qui furent fatales au lien de collaboration qui nous unissait à la Sœur de l’Ange.

    Au cœur de son souffle, la Sœur de l’Ange vivait selon nous une asphyxie prolongée en la personne de ses deux membres fondateurs depuis de nombreux mois, au moins. Comme l’atteste notre avant-propos d’éditeur de son numéro 4, c’était pourtant avant tout sur eux deux que nous avions d’abord misé l’avenir de la Sœur de l’Ange. Car la hardiesse soutenue de leur association antithétique, (un athée inconditionnellement matérialiste et anarchiste associé à un spiritualiste catholique de tendance traditionaliste) constituait dès sa monstrueuse naissance une exceptionnelle entreprise de salut public contre le mouvement de dérive sectaire et idéologique généralisé de l’intelligence. Certains signes d’alerte nous furent donnés par l’un et par l’autre quelques semaines avant la crise finale, tandis que nous nous étions échinés pendant des mois auparavant — sans trop leur dire, et sans qu’ils s’en fussent sincèrement inquiétés à la mesure où nous le supportions quotidiennement — à attendre plus de présence et d’attention individuelle et collective à nos questions diverses, et/ou qu’un interlocuteur représentatif du comité de rédaction puisse enfin nous rendre la communication avec eux réellement fluide tant sur le plan psychique que pratique. Au fond, le courant ne passait décidément plus entre leurs deux souffles. Humainement, ils ne pouvaient plus respirer longtemps dans un même lieu. De l’aveu même de l’un d’entre eux, la Sœur de l’Ange avait échoué. Mais, comme un vieux couple miné, ils tenaient encore malgré tout à l’aventure extérieure de leur revue, par la force compréhensible de l’attachement. Avec eux, face à eux, à côté d’eux, la majorité des autres membres du comité de la Sœur n’était, semble-t-il, pas centralement concernée par l’enjeu propre de leur dispute continuelle, sans espoir d’une issue viable. Et la solution qui tendit à prévaloir alors, au prix d’un douloureux et patient effort d’arbitrage et de tempérance orchestré des mois durant par l’un des tiers extérieurs au duo fondateur, consistait à déporter progressivement les énergies du groupe vers des zones de dialogues et de créations collectives plus fertiles que le nerf de leur guerre idéologique.

    Au cœur du souffle des animateurs du Grand Souffle, un paroxysme de souffrance existentielle mais aussi de découvertes expérimentales inouïes qui ne cessaient de s’approfondir simultanément depuis la création de la maison d’édition. Et notamment alors me concernant : plus que jamais je respirais dans ma fonction aux limites du supportable. Dans l’incertitude totale de mon mode respiratoire d’être éditeur, j’entrai plus exactement dans la certitude intuitive grandissante du caractère de plus en plus inadapté de ce que devait être ma tâche d’inspirateur à l’ère de l’asphyxie normalisée. Ainsi nous sommes-nous retrouvés devant le dilemme suivant :

    - Face à ce qui nous apparaissait comme une agonie artificiellement camouflée du cœur historique, c’est-à-dire, pour nous, de « l’esprit » de la Sœur, devions-nous continuer à respirer, à asphyxier « comme si de rien n’était », à faire semblant de ne rien voir de la stratégie d’occultation collective de l’asphyxie de fait qui pesait à la base sur les souffles de la Sœur ? Et en ce cas, nous n’aurions alors eu qu’à nous réjouir de la venue d’un prétendu nouveau souffle de la Sœur de l’Ange.

    - Ou bien devions-nous au contraire, au risque pris d’avance d’une forte incompréhension probable de la majorité du comité de rédaction de la Sœur, « profiter » (?) au maximum de cette faille opportune — symbolique à elle seule de tous les « vices » de l’air de notre temps — pour livrer à voix et visage découvert le lieu et la formule de notre propre questionnement radical sur l’art de trouver un autre mode de respiration dans et par le consentement lucide d’une asphyxie sans subterfuge ? Et jouer ainsi au qui perd gagne ?

    Très vite, nous avons senti l’intime nécessité d’accentuer le problème central de la Sœur, au lieu de l’esquiver, de maquiller la profondeur de son enjeu à travers la tentation d’une énième « relance », comme il est coutume de le faire en pensant faire au mieux pour maintenir le régime d’asphyxie le moins insupportable — mais pour quel résultat final ? Nous avons donc opté pour la deuxième voix de mise en expérimentation collective du problème respiratoire de notre civilisation à travers le microcosme symbolique de cette revue représentative des courants fondamentaux qui constituent la pâte intellectuelle et spirituelle de notre époque.

    Il s’agissait pour nous de poser avec une fermeté nécessairement anormale la question de l’interdépendance dans toutes ses dimensions au lieu même de son impossibilité respiratoire, à un moment où, comme le formulait justement à sa manière l’un des membres fondateurs : « Nous sommes les individus qui appartenons au temps d’une sortie de tout ce qui fait l’humain. Nous sommes sortis de ce que l’on nommait la culture. Chacun de nous. »

    À l’heure du géocide programmé, à l’heure où l’incurie des gouvernements se pare des meilleures démonstrations de bonne volonté pour mieux entretenir le développement durable de l’hypocrisie économiste, à l’heure où l’immense majorité de nos concitoyens consent manifestement à la fatalité d’un empirement du désastre collectif, comment respirer ensemble quand nous asphyxions de toutes nos postures de « vérité » ? Comment ne pas fuir, au nom d’un quelconque accommodement frileux des différends fratricides, les conséquences humaines et pratiques inévitables de la fermeture consciente ou inconsciente de nos certitudes idéologiques, quelles qu’elles soient ? Comment asphyxier « pour de bon » de ce qui fabrique notre système d’asphyxie pour, peut-être, être à même d’en vomir le venin sans plus accuser qui que ce soit d’autre que soi ? C’est cette question que nous nous sommes risqués à respirer et à faire respirer sans protection à quelques représentants d’autres contrées du souffle, au risque évident d’être accusés de « viol » et de « manque de respect des personnes », alors même que la stratégie de relance de la Sœur qu’on nous proposait était pour nous à l’évidence le symbole même du système de maintenance de l’asphyxie normalisée… Espoir, espoir, quand tu nous tues…

    Au contraire de ce qui nous fut préconisé en vertu d’un réalisme conventionnel, il s’agissait précisément précisément pour nous de ne pas séparer ainsi la pratique de l’édition, de l’écriture et de la lecture de notre métier d’homme à l’heure où s’impose de plus en plus l’évidence de la question de notre survie évolutive, de ne plus faire comme si de rien n’était de cette coupure, car c’est la culture de cette schizophrénie qui est en premier lieu responsable et du désastre qui règne sur nos vies, et du désastre qui règne sur le monde de l’édition dite « indépendante ».

    Prendre des positions radicales dans les livres et les articles que l’on publie, et esquiver, refuser, neutraliser dans le même temps et par toutes sortes d’habiles façons, toute apostrophe d’alarme sur ce qui fait le divorce entre nos mots et nos pratiques convenues de communication mutuelle, en se contentant de maintenir tranquillement et à bon compte son doigt pointé sur le fauteur de notre dérangement, c’est cela qui relève partout d’un mensonge de moins en moins respirable pour nos souffles.
 
    A situation de crise sans précédent, réponse sans précédent : conscients  de l’insuffisance chronique et même de la nocivité tragique de la quasi-entièreté de cette culture schizophrénique de l’intellect philosophique, littéraire ou scientifique, nous n’avons pu faire autrement que de parier sur un sursaut de conscience collectif exceptionnel, sans précédent,  qui s’engagerait entre la Sœur de l’Ange et le Grand Souffle. Quitte à tout perdre, nous avons senti, dans l’urgence, devoir miser sur l’invention d’une nouvelle forme d’héroïsme collectif qui abandonnerait sans délai le jeu stérile et fratricide de nos divergences idéologiques au nom de notre « communauté de destin », et avons pour cela délibérément induit une remise en cause expérimentale, une révolution existentielle et culturelle radicale de chacun. Nous nous sommes mis ainsi au défi de créer ensemble, toutes fonctions sociales confondues, un front de voix et de forces unies face aux forces de mort qui emportent actuellement nos souffles à l’échelle planétaire.

    Mais de cela, précisément, et profondément, il ne put guère être longtemps question avec la majorité des membres de la Sœur de l’Ange. Les lettres que j’ai envoyées durant ces 10 jours au comité de la Sœur témoignaient toutes de cette tentative et de cet enjeu lumineux/chaotique assumé aux limites du respirable et de l’irrespirable, autant qu’il m’était, nous était possible à l’époque, et le mouvement de désapprobation consensuel majoritaire quasi immédiat qui a répondu à mes provocations à 360° jusqu’à la rupture définitive, n’a pas tardé à se montrer impitoyablement sourd à entendre le lieu réel d’où partait notre geste transgressif… C’était prévisible, cela n’en fut pas moins extrêmement éprouvant, mais très mûrissant. « De quel droit ?…. De quel droit cette sommation ? De quel droit mettre brutalement un bon nombre des membres de la Sœur de l’Ange en copie visible de cette « sommation » ? De quel droit prétendre ou vouloir « sauver » qui que ce soit d’autre que soit ? De quel droit nous poser en donneur de leçons ? De quel droit prétendre détenir ainsi le monopole de l’éthique ? etc… » nous fut-il, entre autres, répondu.

     Concrètement, en désaccord radical avec nous, Matthieu Baumier, l’un des deux membres fondateurs, décida de se retirer définitivement du comité de la Sœur et de cesser immédiatement toute collaboration éditoriale avec le Grand Souffle. Nous avons continué à maintenir ouverte une possible continuation de la publication de la Sœur de l’Ange, à condition que soit un minimum entendue notre exigence d’hommes/d’éditeurs sur ce que devait caractériser l’originalité de la Sœur dans le paysage éditorial français, une exigence d’ailleurs déjà explicitement signifiée dès mon avant-propos de l’éditeur du 4ème numéro, et qui ne fut pourtant, de fait, jamais réellement entendue. Un mois et demi plus tard, le comité de la Sœur de l’Ange a pris la décision de cesser la publication de sa revue au Grand Souffle.

    Que le niveau d’asphyxie dont nous parlons doive impérativement pousser ses cris et tenir ses discours dans l’enceinte stricte policée du privé, ou à l’extrême rigueur sur le papier de nos bouquins impuissants, cela dit assez à quelles résistances nous avons à faire en nous tous en matière de mutation du souffle.

    De cet épisode éprouvant et libérateur nous avons d’abord appris pour notre part à perdre encore davantage certaines attentes narcissiques d’être compris ou reconnus pour ce que nous tentons, et à mieux assumer la solitude inhérente à quiconque s’essaie à frayer un nouveau passage, à bouleverser le mode respiratoire à l’établi.

    Nous avons appris aussi qu’il n’en faut vraiment pas beaucoup pour déranger des montagnes de livres et d’explications savantes — décidément bien inutiles — pour mettre en évidence l’extrême difficulté des « gens de lettres », en général, à s’engager vraiment, émotionnellement et vitalement, dans une pratique de confrontation directe et transformante, où le conflit est d’emblée compris et évidemment accepté comme une occasion de croissance mutuelle en conscience, et non comme la marque d’un excès d’ordre pathologique et moralement condamnable, ou comme la voie de toute façon sans issue d’une sur-affirmation égotique.

    Nous avons pris de ce fait plus profondément pied dans la conviction que les lumières génératrices de notre corps collectif ne viendront que de ceux, quels qu’ils soient, et à quelque territoire psychique ou idéologique qu’ils appartiennent, qui consentent ou consentiront à perdre comme jamais leurs amarres dans la sensation même de l’impasse. Car ce sont bien les fondations psychiques du métier d’écrivain, du métier d’éditeur, du métier de lecteur qui s’effondrent actuellement sans retour. Le règne planétaire de la marchandise ? La belle affaire ! C’est bien fait : c’est un bien qui est fait au règne des hommes du « comme si de rien n’était » déguisés en écrivains, en éditeurs, en lecteurs.

    Comme des amphibiens, nous respirons donc notre métier d’éditeur autant que faire se peut dans la transition incertaine entre un ancien et un nouvel élément d’inhalation, et à partir de cette évidence que les nouveaux souffles peuvent surgir à n’importe quel moment de n’importe qui et de n’importe où.

    Chacun selon sa nécessité, encourager des prises de risque extraordinaires de soi à même l’acte d’écriture, favoriser des lieux d’émergence potentielle de cet inconnu en marche qui se rit de nos certitudes fossiles, permettre à chacun (e), sur sa propre ligne de conviction, de s’aventurer dans le chemin difficile d’une transgression continuelle de sa propre ligne, par gros temps de mutation obligée, c’est un peu cela le pari que nous nous efforçons de relever avec nos modestes moyens au Grand Souffle.

    C’est dans cet esprit d’ouverture autant que d’exigence que nous nous apprêtons à publier le premier numéro de la revue Contr’Un coordonnée par Alain Jugnon. Non parce qu’elle viendrait « chasser » la Sœur de l’Ange en vertu de quelque subite inflexion idéologique de notre part, mais parce que nous avons dû constater qu’il était pour le moment presque le seul membre du comité de la Sœur à répondre spontanément et concrètement présent dans la durée en résonance à notre mode spécifique d’émission aventureuse du métier d’éditeur, malgré l’évidente différence de ses vues avec les nôtres.

    Quant à la revue propre à l’impansable, ce laboratoire des écritures multiples du « dés-emparement » auquel appartiennent également certain(e) s animateur(e) s du Grand Souffle, nous ralentissons précisément le rythme de nos publications jusqu’à fin 2008 pour lui permettre, à elle aussi, de voir le jour.

    Pour finir, nous fermons la porte des souffles autant que nous les ouvrons. C’est le niveau d’exigence consciente de l’époque telle que nous le respirons qui nous contraint à pratiquer ainsi. Chacun défend le bien-fondé des assises de son mode respiratoire, c’est naturel. C’est pourquoi de multiples incompatibilités et incompréhensions ne cesseront de se faire jour à l’égard de notre qualité d’inspiration. Mais l’asphyxie, elle, ne se discute pas, bien qu’elle regorge elle aussi de possibilités et de modes d’expressions. À partir d’une autre intelligence en acte de cette asphyxie généralisée, au sein d’elle, nous tentons, nous aurons tenté quelque chose de différent. Et sur cette voie sans chemin préétabli, nous n’arrêtons aucun jugement définitif sur qui que ce soit, trop conscients d’êtres nous-mêmes impossibles à juger définitivement par nous-mêmes. Vaste est le grand jeu du souffle d’homme, toujours plus vaste… le surprenant !

   
                           

                             cyril loriot
                            pour les éditions du
Grand Souffle
 
 
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Lettre ouverte aux éditeurs du Grand Souffle

(04 novembre 2007) 

 

Vous m’aviez proposé, il y a un an, de diriger une collection « Contrelittérature » aux éditions du Grand Souffle. À ce jour, deux ouvrages sont parus, le roman de Garnier-Duguy-Néro, Nox et, dernièrement, le mien, Les Sept Fils du derviche. Je vous informe que je souhaite mettre immédiatement un terme à cette collection et je vous saurais gré, par conséquent, de ne plus faire apparaître le label « Contrelittérature » dans votre catalogue. En effet, je me sens en profond désaccord avec les orientations paganistes et pseudo-libertaires de vos éditions. J’ai notamment été troublé par la disparition de la revue La Soeur de l’Ange de mon ami Matthieu Baumier et votre choix de créer, avec Alain Jugnon, son  co-fondateur, évidemment « athée inconditionnellement matérialiste et anarchiste », une nouvelle revue, Contr’Un. Je ne peux accepter la récupération paganiste de la « mystique » anarchiste que je considère ontologiquement chrétienne, dans la lignée de Charles Péguy. La Contrelittérature ne servira pas de caution à l’anti-christianisme gnostique du collectif de l’Imp(a)nsable, maître d’oeuvre occulte de vos éditions. La collection « Contrelittérature » au Grand Souffle n’aura été qu’un malentendu que je tiens à effacer au plus vite.
Avec mes salutations distinguées.
Alain Santacreu
 
 

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