10.11.2007
Réponse à la « lettre ouverte aux éditeurs du Grand Souffle » d’Alain Santacreu
Puisque tu ne daignes aucunement répondre à mon invitation au dialogue par téléphone, puisque tu ne m’accordes pas même spontanément un droit de réponse sur ton blog, nous prenons acte sur le nôtre de ta décision brutale et inconsistante. Rivé à un segment de notre action éditoriale, tu commets contresens sur contresens à notre endroit, comme d’autres, et pratique avec nous le même ostracisme borné et diabolisant dont tu n’as pas cessé d’être toi-même la victime… Et de la part des chrétiens justement…
Qui t’a tendu la main, qui t’a donné ta chance éditorialement jusqu’à présent tout en t’annonçant dès le départ que nous n’étions pas forcément en plein accord avec tes positions, que nous cherchions autre chose, ailleurs, autrement, que nous devions nous apprivoiser lentement, ne pas céder trop facilement à la gâchette du jugement péremptoire, être loyaux l’un envers l’autre ?
Dommage Alain, je croyais que tu étais un homme plus libre que tu te montres actuellement…
C’est précisément notre aptitude à accueillir et à travailler le nerf de la différence qui nous motive, et dans un esprit et une pratique d’ouverture et d’exigence qui a peut-être beaucoup plus à voir avec le message christique lui-même que ce que les ragots veulent te laisser penser.
Car contrairement à tout ce que tu veux croire, c’est une certaine lecture du Christ et une certaine pratique active de son message qui nous a divisés avec Matthieu par exemple, (ce qu’il n’a d’ailleurs jamais voulu entendre vraiment dans toute la profondeur et la subtilité du problème), et non quelque athéisme ou paganisme de circonstance, mais peut-être le Christ qui parle à notre cœur est-il si éloigné de ce que les hommes en ont fait qu’il a peut-être définitivement changé d’adresse ?
Et si être fidèle au mystère qui prit nom de "Christ", c’était aujourd’hui refuser toutes les prisons mensongères qui se réclament de son esprit jusqu’à ne plus vouloir ni même pouvoir utiliser son nom par fidélité à ce qu’est vraiment son mystère, sa révélation/révolution intrinsèque, et perpétuelle ?
Aujourd’hui, le mystère sans nom qu’on nomme "Christ" détruit Christ par amour pour la vérité de l’amour trahi, détruit tout ce que le mental a trafiqué et récupéré de ce mot pour justifier sa veulerie dogmatique et criminelle, MERDE à "Christ", ce mot même aujourd’hui, nomme collectivement pour nous le tombeau de ce qu’il est censé désigner !!!
Cela n’empêche pas le sublime de certains destins individuels liés à ce mot…
Il y a plusieurs plans… Nous ne refusons pas les paradoxes, les contradictions, pourvu qu’un être VIVE VRAIMENT une faille, un danger, une mutation de son être dans le mystère… Qu’il nous touche, nous n’avons rien contre les individus athées, ou chrétiens. Nous ne sommes ni païens, ni chrétiens, ni athées, ni rien de tout cela : nous avons mis le feu en nous à toutes ces aberrations nominales !
L’Amour est si grand qu’il est vivant à travers tous les noms et tous les visages de ceux qui cherchent, de ceux qui se risquent à affirmer, de ceux qui s’exposent, même les anarchistes, même les athées, même les païens, même les nietzschéens, même les prostituées, même les prostitués chrétiens qui pullulent en ce moment en couchant avec le mensonge de l’Amour légalisé, il est en Matthieu (que je continue d’estimer très profondément malgré tout ce fatras de malentendus, et d’incompossibilités personnelles) AUTANT qu’en Alain Jugnon, autant en toi qu’en Jean-Marie Beaume, en Philippe Barthelet, en d’Algange, etc.
Merdre à tout cet esprit de ressentiment qui rapetisse l’immensité du mystère d’Amour au nom de la certitude d’une sacro-sainte "foi" en Christ, ou en Contredieu, Merde à Bouddha, à Nietzsche, en tous ces noms et concepts originairement réducteurs du mystère sans limites qui nous fait respirer !!!
L’instant est plus puissant et plus grand que toutes ces boîtes de conserve mentale !
Tu es complètement à côté de notre plaque Alain, depuis le début…
Très loin…
La VIE instantanée de ce mystère, pour nous, n’est pas du tout MENTALE !!!!
Et "Christ", si tu tiens décidément à ce mot meurtri au-delà de l’imaginable, viendra toujours brûler tous les évangiles du monde qui trahissent dans l’œuf l’insurrection éternelle qui brûle d’amour dans le mystère d’Amour !….
Relis Krishnamurti !….
Nous qui refusons d’avance tout autant d’être « krishnamurtiens », ou « carlo suarésien » !! L’impansable est seulement ce cri d’insurrection contre tous les emprisonnements du cri d’être sans pourquoi dans le mystère hors limites.
MERDRE, définitivement merdre à toutes ces boîtes de conserve d’identification de l’ego !
Merdre à "littérature", merdre à "contrelittérature", et oui, bien sûr ! viva les deux ! Viva ! Comment non ? Au nom de quoi ? Bien sûr vive la littérature, et vive la Contrelittérature ! et en même temps : ni l’un ni l’autre, OUI à TOUT ce qui est COMME IL EST, au mystère de la différence infinie en acte de révélation, oui à son exigence vertigineuse, impensable !!!
C’est épouser le mystère qui FAIT ÊTRE TOUTES CES DIFFERENCES qui nous appelle.
Il faut vraiment transpirer pour cela, pour t’éditer, pour éditer des gens qui ne pensent pas exactement comme nous, quel défi, quel défi permanent de croissance pour nous ! Assumer cette réceptivité au parfum d’autrui, inimitable, dérangeant, et cette incompréhension de tous ceux enfermés dans leurs partis pris. Nous avons aimé ton livre, ton manifeste, ta ferveur, parfois, de traversé par le feu de l’Esprit. Nous l’avons vu, reconnue. Nous avons été bouleversés par la claire limpidité de ta « mission », et de ton courage à tailler ta propre route quelle que soit la dureté des vents… Nous avons donné beaucoup pour que tu puisses transmettre cette beauté qui t’habite, malgré tes épines de surface. Nous ne le regrettons pas. Ce fut bon et juste.
On peut penser tout ce qu’on veut de nous, nous salir indéfiniment, mais il y a le chemin invisible que nous forons, et qui nous transforme au-delà de tout le pensable, par le monde, pour le monde, et cela, personne ne le détruira jamais, parce qu’il EST.
Est-il possible de découvrir un peu d’écoute sincère et de bienveillance ensemble DANS L’EXTRÊME DIFFICILE DE NOS DIVERGENCES, par-delà les limites du principe de non-contradiction logique, "éthique", idéologique ?
C’est ce que nous avons tenté avec toi.
C’est cela la question que nous explorons en nous-mêmes, et tu serais bien étonné d’entendre les fruits de nos découvertes ! J’ai pu dialoguer avec toi.Souvent dans un esprit d’ouverture qui m’a appris. Avec toi, j’ai compris un jour pourquoi la littérature au sens occidental avait une origine ontologiquement chrétienne.
J’ai compris le pourquoi métaphysique de ta bataille prochrétienne dans les lettres aujourd’hui, et je crois sincèrement que tu as historiquement raison. La force de ton intuition, de ton ardeur a fini un jour par me montrer la vérité au nom de laquelle tu ne pouvais qu’avoir des réticences à t’inscrire dans un strict guénonisme. Je t’en remercie. C’est cela, déjà, que je retiens précisément de toi sur le plan intellectuel, même si mes conclusions divergent fortement ensuite à partir de cette « vérité » que tu m’as montrée, car je pars d’un tout autre point de départ pour situer cette « vérité » ; sans parler de l’épreuve qu’a constituée la mise en pages de ton livre, tes exigences, tes difficultés d’humeurs, parfois très dures, et mes erreurs d’attention. Cela m’a fait aussi grandir en patience et en tolérance, car je t’ai vraiment accueilli dans tes défauts comme si c’était les miens, car en vérité, tant que je te juge, ce sont MES DÉFAUTS que je juge.
Pour tout cela, je te dis merci Alain, même si tu ne reçois jamais mon merci.
Mais sans doute l’extrême sécheresse de ton message atteste-t-elle que tu es trop gêné, voire dépassé par notre exigence, notre souplesse, notre refus de céder aux facilités de l’esprit de chapelle dans notre politique éditoriale, et qu’il t’est infiniment plus commode de juger la difficulté d’incompréhension à laquelle nous engage notre épreuve comme une preuve patente de notre confusion intellectuelle ?
Oui, nous épousons en acte le différent, nous le fréquentons, nous le pratiquons, nous nous offrons au choc de son contact perturbant pour notre système de croyances, c’est pour cette raison que nous continuons à publier des auteurs de tendances complètement antagonistes, et que nous tenterons de continuer à témoigner éditorialement de cet esprit d’ouverture refusée par certains de nos auteurs même, par toi aujourd’hui.
Pourtant, il était bel et bien question pour nous de continuer à soutenir et à promouvoir pratiquement la Contrelittérature jusqu’à ce jour, en publiant un livre de Carlo Suarès, et, souviens-toi, une thèse de grande qualité sur la gnose chrétienne, et je t’avais dit oui aussi par mail pour lire sérieusement le trialogue qui t’a divisé avec tes ex-collègues d’alors.
Mais bon, je comprends bien les raisons de ton ami Matthieu, […], c’est de bonne/mauvaise petite guéguerre, Matthieu contre le dernier livre duquel tu t’étais pourtant immédiatement insurgé avec une violence et un mépris sans ambages…
J’ose me mettre en jeu pour apprendre fortement de la vie, et j’apprends, nous apprenons, très fort de la vie, et nous sortons intimement pour nous-mêmes du bourbier tragique de toute cette division mentale, d’une façon non conventionnelle, non labellisée par les autorités du passé, voilà ce que tu ne supportes pas, ce qui te fait tout simplement peur et contre quoi tu es maintenant entré en guerre, les yeux bandés…
Je ne prends pas ta lettre à la légère, et je ne me débarrasserai pas de toi comme tu te débarrasses déloyalement de nous. Je veux grandir, me préciser toujours, la plupart du temps, cela ne sert à rien de le faire publiquement, trop de malentendus, de blessures non digérées… Mais là, j’écrirai, puisque tu nous y contrains (alors que tu m’avais toi-même déconseillé un jour d’Avril dernier de continuer cette revue stérile du nom de "Sœur de l’Ange ! Mais de cela, tu ne voudras ou ne pourras bien sûr pas te souvenir, comme par non hasard !), j’écrirai pour rien sans doute, sinon pour moi, quitte à continuer à nous faire passer pour de dangereux mécréants avec qui "on ne discute plus" !
Je n’ai plus peur des jugements d’autrui.
Nous restons quoiqu’il en soit tes amis en esprit, et ta fermetureaffirmera toujours plus une intensité de sincérité d’ouverture à ce qui n’est pas nous, dans l’exacte mesure où la surdité psychique ou la mauvaise foi ne nous coupent pas tout simplement la bouche jusqu’à nous condamner à l’impasse d’un malentendu sans solutions…
pour les éditions du Grand Souffle
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À quoi bon le grand Souffle ? À quoi bon la Sœur de l’Ange ?
Le Grand Souffle ne publiera plus la revue La Sœur de l’Ange. L’ironie du sort a voulu que le lien qui unissait nos deux équipes n’ait pas résisté au-delà de son 5e numéro précisément intitulé : « À quoi bon résister ? »
Si nous rendons publiques aujourd’hui les raisons qui ont conduit à la rupture de la Sœur de l’Ange avec le Grand Souffle, ce n’est pas pour remuer inutilement des blessures narcissiques, mais pour préciser toujours et encore le sillon que nous nous efforçons de tracer à tort ou à raison dans le paysage éditorial actuel. Un sillon qui continue, ici et là, de susciter bien des incompréhensions tant il est vrai que nous continuons à ne pas faire grand-chose comme il faudrait selon les critères en vigueur, sur le plan de nos choix éditoriaux comme sur celui de certains comportements avec des auteurs ou comités de rédaction, ou encore sur l’approche commerciale de notre survie d’éditeur.
Le Grand Souffle n’est pas une boutique ordinaire, c’est avant tout pour nous un laboratoire, un lieu d’expérimentations de tous les étages de nos vies où nous jouons notre existence aux dés d’une croissance intérieure continuelle au contact du monde. Aussi nous devons-nous de transgresser sans arrêt l’image conventionnelle du métier d’éditeur, non par goût de la provocation, mais pour travailler sans relâche à amincir, en la perforant de toutes parts, l’épaisse barrière qui sépare traditionnellement le métier social du métier d’homme tel que nous l’envisageons.
Dans ce défi difficile, les premiers obstacles que nous rencontrons sont avant tout en nous. Il s’agit de vivre, d’habiter vivant cette simple question aux abords partout vertigineux : qu’est-ce qu’« être » (soi) si « être » c’est, pour une bonne part de notre vie, « être éditeur aujourd’hui » ? Ainsi, marcher, respirer jour après jour dans le no man’s land de cette question essentielle ne nous autorise plus à dormir dans l’enceinte de moins en moins viable des fonctions préétablies du métier d’éditeur. Nous sommes, comme beaucoup d’autres professions ayant trait au cœur symbolique de l’humain, une espèce en voie de fossilisation, et de disparition, ou, au mieux, de transformation rapide. C’est donc sous la pression d’une question de vie ou de mort que nous vivons ce pari de plus en plus insensé d’être éditeur indépendant à l’heure présente. Autant dire que nous nous exposons professionnellement ainsi à affronter assez directement l’angoisse existentielle qui étreint déjà chacun et chacune d’entre nous à titre privé face à la sinistrose globale.
Car les ramifications multiples qui se découvrent quotidiennement entre l’exercice individuel du métier d’éditeur et les tenants et les aboutissants de la crise collective ne cessent de faire apparaître l’extraordinaire degré de la complexité qui unit chacun au radeau humain tout entier, et inversement.
Par une image très simple, dans le grand jeu du respire, je dirai que nous concevons l’édition comme un métier d’inspirateur du corps collectif. Image désarmante de banalité, mais tout se complique très vite quand l’heure vire à l’asphyxie généralisée. Surgit alors un dilemme redoutable qui nous amène très vite au cœur de mon propos initial.
C’est qu’à la question : « Qu’est-ce qu’être éditeur à l’heure de l’asphyxie généralisée ? », nous sommes intimement conduits pour notre part à répondre : c’est déjà ne plus résister artificiellement à l’asphyxie en respirant « comme si de rien n’était », en respirant, en inspirant en résistance à la sensation même de l’asphyxie. C’est, acceptant l’autorité même de cette sensation de désaveu de notre façon de respirer, accepter sans condition de devoir trouver un tout autre mode respiratoire ; en commençant par accepter d’expirer complètement l’ancienne façon de prendre l’air désormais vicié qui nous empoisonne. D’après nous, c’est bien là qu’est tout le difficile, et en cela que réside l’enjeu de notre avenir d’éditeur comme tout simplement celui de respirants…
Depuis plusieurs années, nous respirons donc dans le paradoxe permanent de devoir être à la fois éditeur, c’est-à-dire inspirateurs, pour nous-mêmes déjà, et pour autrui, et en même temps de pouvoir de moins en moins, de ne plus du tout pouvoir être éditeurs : par asphyxie. Au fond, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous n’avons fait qu’être asphyxiés de notre métier, et ne pouvons faire, nécessairement, que continuer à respirer de part et d’autre de la ligne de possibilité et d’impossibilité concrète d’être éditeur. Nous n’avons fait et ne faisons au fond qu’asphyxier de plus en plus consciemment dans ce métier, non sans satisfactions innombrables, non sans joies partagées et savourées entre nous comme avec nos auteurs, mais à travers tout cela, c’est un autre sens du mot respirer qui se destine par là à notre errance. Un nouveau risque d’être à l’appel d’air du métier d’être à l’édition. C’est pourquoi il n’est pas question ici de nous plaindre de ce qui est, de ce qui a été. En tant qu’asphyxiés lucides et consentants, nous apprenons vaille que vaille à expirer sans retour, à mourir vraiment, sans faux-semblant ni arrière-pensée, au mode d’empoisonnement par lequel l’inadapté veut maintenir son empire sur nos souffles, à mourir pour mieux naître à l’art d’inhaler. Nous apprenons à savoir perdre jusqu’à ne plus même savoir le vieux mode respiratoire de l’identité d’éditeur, de l’identité de respirant en état d’asphyxie mentale. C’est ainsi que se descelle pour nous une nouvelle voie d’inspiration conjuguant tous nos métiers.
Nous en venons maintenant à ce qui constitue, à nos yeux, la cause essentielle de la rupture avec le comité de rédaction de la Sœur de l’Ange.
Durant les dix derniers jours du mois de janvier 2007, deux crises d’asphyxie se sont téléscopées qui furent fatales au lien de collaboration qui nous unissait à la Sœur de l’Ange.
Au cœur de son souffle, la Sœur de l’Ange vivait selon nous une asphyxie prolongée en la personne de ses deux membres fondateurs depuis de nombreux mois, au moins. Comme l’atteste notre avant-propos d’éditeur de son numéro 4, c’était pourtant avant tout sur eux deux que nous avions d’abord misé l’avenir de la Sœur de l’Ange. Car la hardiesse soutenue de leur association antithétique, (un athée inconditionnellement matérialiste et anarchiste associé à un spiritualiste catholique de tendance traditionaliste) constituait dès sa monstrueuse naissance une exceptionnelle entreprise de salut public contre le mouvement de dérive sectaire et idéologique généralisé de l’intelligence. Certains signes d’alerte nous furent donnés par l’un et par l’autre quelques semaines avant la crise finale, tandis que nous nous étions échinés pendant des mois auparavant — sans trop leur dire, et sans qu’ils s’en fussent sincèrement inquiétés à la mesure où nous le supportions quotidiennement — à attendre plus de présence et d’attention individuelle et collective à nos questions diverses, et/ou qu’un interlocuteur représentatif du comité de rédaction puisse enfin nous rendre la communication avec eux réellement fluide tant sur le plan psychique que pratique. Au fond, le courant ne passait décidément plus entre leurs deux souffles. Humainement, ils ne pouvaient plus respirer longtemps dans un même lieu. De l’aveu même de l’un d’entre eux, la Sœur de l’Ange avait échoué. Mais, comme un vieux couple miné, ils tenaient encore malgré tout à l’aventure extérieure de leur revue, par la force compréhensible de l’attachement. Avec eux, face à eux, à côté d’eux, la majorité des autres membres du comité de la Sœur n’était, semble-t-il, pas centralement concernée par l’enjeu propre de leur dispute continuelle, sans espoir d’une issue viable. Et la solution qui tendit à prévaloir alors, au prix d’un douloureux et patient effort d’arbitrage et de tempérance orchestré des mois durant par l’un des tiers extérieurs au duo fondateur, consistait à déporter progressivement les énergies du groupe vers des zones de dialogues et de créations collectives plus fertiles que le nerf de leur guerre idéologique.
Au cœur du souffle des animateurs du Grand Souffle, un paroxysme de souffrance existentielle mais aussi de découvertes expérimentales inouïes qui ne cessaient de s’approfondir simultanément depuis la création de la maison d’édition. Et notamment alors me concernant : plus que jamais je respirais dans ma fonction aux limites du supportable. Dans l’incertitude totale de mon mode respiratoire d’être éditeur, j’entrai plus exactement dans la certitude intuitive grandissante du caractère de plus en plus inadapté de ce que devait être ma tâche d’inspirateur à l’ère de l’asphyxie normalisée. Ainsi nous sommes-nous retrouvés devant le dilemme suivant :
- Face à ce qui nous apparaissait comme une agonie artificiellement camouflée du cœur historique, c’est-à-dire, pour nous, de « l’esprit » de la Sœur, devions-nous continuer à respirer, à asphyxier « comme si de rien n’était », à faire semblant de ne rien voir de la stratégie d’occultation collective de l’asphyxie de fait qui pesait à la base sur les souffles de la Sœur ? Et en ce cas, nous n’aurions alors eu qu’à nous réjouir de la venue d’un prétendu nouveau souffle de la Sœur de l’Ange.
- Ou bien devions-nous au contraire, au risque pris d’avance d’une forte incompréhension probable de la majorité du comité de rédaction de la Sœur, « profiter » (?) au maximum de cette faille opportune — symbolique à elle seule de tous les « vices » de l’air de notre temps — pour livrer à voix et visage découvert le lieu et la formule de notre propre questionnement radical sur l’art de trouver un autre mode de respiration dans et par le consentement lucide d’une asphyxie sans subterfuge ? Et jouer ainsi au qui perd gagne ?
Très vite, nous avons senti l’intime nécessité d’accentuer le problème central de la Sœur, au lieu de l’esquiver, de maquiller la profondeur de son enjeu à travers la tentation d’une énième « relance », comme il est coutume de le faire en pensant faire au mieux pour maintenir le régime d’asphyxie le moins insupportable — mais pour quel résultat final ? Nous avons donc opté pour la deuxième voix de mise en expérimentation collective du problème respiratoire de notre civilisation à travers le microcosme symbolique de cette revue représentative des courants fondamentaux qui constituent la pâte intellectuelle et spirituelle de notre époque.
Il s’agissait pour nous de poser avec une fermeté nécessairement anormale la question de l’interdépendance dans toutes ses dimensions au lieu même de son impossibilité respiratoire, à un moment où, comme le formulait justement à sa manière l’un des membres fondateurs : « Nous sommes les individus qui appartenons au temps d’une sortie de tout ce qui fait l’humain. Nous sommes sortis de ce que l’on nommait la culture. Chacun de nous. »
À l’heure du géocide programmé, à l’heure où l’incurie des gouvernements se pare des meilleures démonstrations de bonne volonté pour mieux entretenir le développement durable de l’hypocrisie économiste, à l’heure où l’immense majorité de nos concitoyens consent manifestement à la fatalité d’un empirement du désastre collectif, comment respirer ensemble quand nous asphyxions de toutes nos postures de « vérité » ? Comment ne pas fuir, au nom d’un quelconque accommodement frileux des différends fratricides, les conséquences humaines et pratiques inévitables de la fermeture consciente ou inconsciente de nos certitudes idéologiques, quelles qu’elles soient ? Comment asphyxier « pour de bon » de ce qui fabrique notre système d’asphyxie pour, peut-être, être à même d’en vomir le venin sans plus accuser qui que ce soit d’autre que soi ? C’est cette question que nous nous sommes risqués à respirer et à faire respirer sans protection à quelques représentants d’autres contrées du souffle, au risque évident d’être accusés de « viol » et de « manque de respect des personnes », alors même que la stratégie de relance de la Sœur qu’on nous proposait était pour nous à l’évidence le symbole même du système de maintenance de l’asphyxie normalisée… Espoir, espoir, quand tu nous tues…
Au contraire de ce qui nous fut préconisé en vertu d’un réalisme conventionnel, il s’agissait précisément précisément pour nous de ne pas séparer ainsi la pratique de l’édition, de l’écriture et de la lecture de notre métier d’homme à l’heure où s’impose de plus en plus l’évidence de la question de notre survie évolutive, de ne plus faire comme si de rien n’était de cette coupure, car c’est la culture de cette schizophrénie qui est en premier lieu responsable et du désastre qui règne sur nos vies, et du désastre qui règne sur le monde de l’édition dite « indépendante ».
Prendre des positions radicales dans les livres et les articles que l’on publie, et esquiver, refuser, neutraliser dans le même temps et par toutes sortes d’habiles façons, toute apostrophe d’alarme sur ce qui fait le divorce entre nos mots et nos pratiques convenues de communication mutuelle, en se contentant de maintenir tranquillement et à bon compte son doigt pointé sur le fauteur de notre dérangement, c’est cela qui relève partout d’un mensonge de moins en moins respirable pour nos souffles.
Mais de cela, précisément, et profondément, il ne put guère être longtemps question avec la majorité des membres de la Sœur de l’Ange. Les lettres que j’ai envoyées durant ces 10 jours au comité de la Sœur témoignaient toutes de cette tentative et de cet enjeu lumineux/chaotique assumé aux limites du respirable et de l’irrespirable, autant qu’il m’était, nous était possible à l’époque, et le mouvement de désapprobation consensuel majoritaire quasi immédiat qui a répondu à mes provocations à 360° jusqu’à la rupture définitive, n’a pas tardé à se montrer impitoyablement sourd à entendre le lieu réel d’où partait notre geste transgressif… C’était prévisible, cela n’en fut pas moins extrêmement éprouvant, mais très mûrissant. « De quel droit ?…. De quel droit cette sommation ? De quel droit mettre brutalement un bon nombre des membres de la Sœur de l’Ange en copie visible de cette « sommation » ? De quel droit prétendre ou vouloir « sauver » qui que ce soit d’autre que soit ? De quel droit nous poser en donneur de leçons ? De quel droit prétendre détenir ainsi le monopole de l’éthique ? etc… » nous fut-il, entre autres, répondu.
Concrètement, en désaccord radical avec nous, Matthieu Baumier, l’un des deux membres fondateurs, décida de se retirer définitivement du comité de la Sœur et de cesser immédiatement toute collaboration éditoriale avec le Grand Souffle. Nous avons continué à maintenir ouverte une possible continuation de la publication de la Sœur de l’Ange, à condition que soit un minimum entendue notre exigence d’hommes/d’éditeurs sur ce que devait caractériser l’originalité de la Sœur dans le paysage éditorial français, une exigence d’ailleurs déjà explicitement signifiée dès mon avant-propos de l’éditeur du 4ème numéro, et qui ne fut pourtant, de fait, jamais réellement entendue. Un mois et demi plus tard, le comité de la Sœur de l’Ange a pris la décision de cesser la publication de sa revue au Grand Souffle.
Que le niveau d’asphyxie dont nous parlons doive impérativement pousser ses cris et tenir ses discours dans l’enceinte stricte policée du privé, ou à l’extrême rigueur sur le papier de nos bouquins impuissants, cela dit assez à quelles résistances nous avons à faire en nous tous en matière de mutation du souffle.
De cet épisode éprouvant et libérateur nous avons d’abord appris pour notre part à perdre encore davantage certaines attentes narcissiques d’être compris ou reconnus pour ce que nous tentons, et à mieux assumer la solitude inhérente à quiconque s’essaie à frayer un nouveau passage, à bouleverser le mode respiratoire à l’établi.
Nous avons appris aussi qu’il n’en faut vraiment pas beaucoup pour déranger des montagnes de livres et d’explications savantes — décidément bien inutiles — pour mettre en évidence l’extrême difficulté des « gens de lettres », en général, à s’engager vraiment, émotionnellement et vitalement, dans une pratique de confrontation directe et transformante, où le conflit est d’emblée compris et évidemment accepté comme une occasion de croissance mutuelle en conscience, et non comme la marque d’un excès d’ordre pathologique et moralement condamnable, ou comme la voie de toute façon sans issue d’une sur-affirmation égotique.
Nous avons pris de ce fait plus profondément pied dans la conviction que les lumières génératrices de notre corps collectif ne viendront que de ceux, quels qu’ils soient, et à quelque territoire psychique ou idéologique qu’ils appartiennent, qui consentent ou consentiront à perdre comme jamais leurs amarres dans la sensation même de l’impasse. Car ce sont bien les fondations psychiques du métier d’écrivain, du métier d’éditeur, du métier de lecteur qui s’effondrent actuellement sans retour. Le règne planétaire de la marchandise ? La belle affaire ! C’est bien fait : c’est un bien qui est fait au règne des hommes du « comme si de rien n’était » déguisés en écrivains, en éditeurs, en lecteurs.
Comme des amphibiens, nous respirons donc notre métier d’éditeur autant que faire se peut dans la transition incertaine entre un ancien et un nouvel élément d’inhalation, et à partir de cette évidence que les nouveaux souffles peuvent surgir à n’importe quel moment de n’importe qui et de n’importe où.
Chacun selon sa nécessité, encourager des prises de risque extraordinaires de soi à même l’acte d’écriture, favoriser des lieux d’émergence potentielle de cet inconnu en marche qui se rit de nos certitudes fossiles, permettre à chacun (e), sur sa propre ligne de conviction, de s’aventurer dans le chemin difficile d’une transgression continuelle de sa propre ligne, par gros temps de mutation obligée, c’est un peu cela le pari que nous nous efforçons de relever avec nos modestes moyens au Grand Souffle.
C’est dans cet esprit d’ouverture autant que d’exigence que nous nous apprêtons à publier le premier numéro de la revue Contr’Un coordonnée par Alain Jugnon. Non parce qu’elle viendrait « chasser » la Sœur de l’Ange en vertu de quelque subite inflexion idéologique de notre part, mais parce que nous avons dû constater qu’il était pour le moment presque le seul membre du comité de la Sœur à répondre spontanément et concrètement présent dans la durée en résonance à notre mode spécifique d’émission aventureuse du métier d’éditeur, malgré l’évidente différence de ses vues avec les nôtres.
Quant à la revue propre à l’impansable, ce laboratoire des écritures multiples du « dés-emparement » auquel appartiennent également certain(e) s animateur(e) s du Grand Souffle, nous ralentissons précisément le rythme de nos publications jusqu’à fin 2008 pour lui permettre, à elle aussi, de voir le jour.
Pour finir, nous fermons la porte des souffles autant que nous les ouvrons. C’est le niveau d’exigence consciente de l’époque telle que nous le respirons qui nous contraint à pratiquer ainsi. Chacun défend le bien-fondé des assises de son mode respiratoire, c’est naturel. C’est pourquoi de multiples incompatibilités et incompréhensions ne cesseront de se faire jour à l’égard de notre qualité d’inspiration. Mais l’asphyxie, elle, ne se discute pas, bien qu’elle regorge elle aussi de possibilités et de modes d’expressions. À partir d’une autre intelligence en acte de cette asphyxie généralisée, au sein d’elle, nous tentons, nous aurons tenté quelque chose de différent. Et sur cette voie sans chemin préétabli, nous n’arrêtons aucun jugement définitif sur qui que ce soit, trop conscients d’êtres nous-mêmes impossibles à juger définitivement par nous-mêmes. Vaste est le grand jeu du souffle d’homme, toujours plus vaste… le surprenant !
pour les éditions du Grand Souffle
Lettre ouverte aux éditeurs du Grand Souffle
(04 novembre 2007)
Vous m’aviez proposé, il y a un an, de diriger une collection « Contrelittérature » aux éditions du Grand Souffle. À ce jour, deux ouvrages sont parus, le roman de Garnier-Duguy-Néro, Nox et, dernièrement, le mien, Les Sept Fils du derviche. Je vous informe que je souhaite mettre immédiatement un terme à cette collection et je vous saurais gré, par conséquent, de ne plus faire apparaître le label « Contrelittérature » dans votre catalogue. En effet, je me sens en profond désaccord avec les orientations paganistes et pseudo-libertaires de vos éditions. J’ai notamment été troublé par la disparition de la revue La Soeur de l’Ange de mon ami Matthieu Baumier et votre choix de créer, avec Alain Jugnon, son co-fondateur, évidemment « athée inconditionnellement matérialiste et anarchiste », une nouvelle revue, Contr’Un. Je ne peux accepter la récupération paganiste de la « mystique » anarchiste que je considère ontologiquement chrétienne, dans la lignée de Charles Péguy. La Contrelittérature ne servira pas de caution à l’anti-christianisme gnostique du collectif de l’Imp(a)nsable, maître d’oeuvre occulte de vos éditions. La collection « Contrelittérature » au Grand Souffle n’aura été qu’un malentendu que je tiens à effacer au plus vite.
Avec mes salutations distinguées.
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04.07.2007
Marché de la poésie 2007 Paris
Le marché de la poésie est un marché, mais… de la Poésie. Madame a établi son piano dans les Alpes ! Elle n’est ni poissonnière ni putain. C’est pour la flânerie (le goût du flan ?), la brocante (les lampes, les parfums, les miroirs sont dans les mots, les mots dans des tombeaux aux grands noms magiques, le nectar du Livre, la fleur de l’éditeur qui peut se croire fidèle à l’absente de tout bouquet). C’est aussi, sans doute, malgré les apparences de se pinarder gentiment la tronche, pour quelque rare échange entre amis du secret des sphères. C’est surtout pour la résistance (laquelle ?). Madame a possession de l’éternel maquis, ne se compromet pas avec la marchandise. En effet, Madame ne s’est jamais vendue. Ses éditeurs tiennent l’étendard (liberté ! laquelle ?), croyant sûrement lui rendre hommage. Gardiens du Temple de la Reine, ils préfèrent demeurer assis en exposant ses breloques. Sont-ils nantis, payés, infirmes ?
Dans cette inertie générale, le Grand Souffle paraît « agressif ». Cet éditeur (quelques artistes d’un autre geste empoigné à leur pâte humaine) va au-devant, vend – vent ! mais traqué pour cette hérésie, harponné de partout constamment sans un mot… (voisins, ce fut difficile ce venin).
Immédiate abolition de l’argent, oui !
J’aurai ce que je serai
C’est vous qui le dîtes : c’est impossible
Alors ?
Alors pourquoi ?!
L’argent comme éducateur du réveil de l’humanité qui ne consent pas à se voir avare du don de vie gratuit !
Les vers ne nous font pas manger, ils nous bouffent !
Cette année, les allées du marché étaient blindées d’étals. Rentabilité !
Des baraques se plaignaient que des étals leur fassent de l’ombre. Pourquoi donc ? (il pleuvait) !
Les emplacements étaient à la tête du client, parfois une petite fortune (qui n’est pas là pour vendre doit se faire payer quelque chose…)
C’est un marché où on ne vend pas. Ah ! bon ? Pouvez-vous clarifier : qui n’est pas fait pour vendre ? Où on ne doit pas vendre ? Où vendre ne se fait pas ? Toujours pas clairs, les mots, surtout où ça fait mal. Alors simplifions : vous les offrez vos livres ? Non ? Pourquoi ?
Madame, que vous croyez servir, est maudite de ne pas se dire impuissante à se perdre. Elle par l’abandon de la plume (ils écriront jusqu’à la mort pour ne pas mourir à la mort d’écrire), vous par l’abandon à la thune (vous deviendriez ses agents, doubles évidemment – le désir des amants est un double jeu et la poésie, jusqu’à vie nouvelle, est intrinsèquement politique, c’est-à-dire au service… du Roi Vide ou du Roi Fait-Néant, qui œuvre à notre crise de joie en notre disparition vibratoire). Et vous c’est un peu Elle, n’est-ce pas ?
(Je viens de vous et sa malédiction est la nôtre, celle de la pensée sur la vie. Le poète que je cherche, cherche à décevoir entièrement le sens. Il ne voit pas d’autre façon de s’approcher de l’amour).
C’était beau (d’une certaine façon) ces 5 tubes de chair, stand face C9, arrivés comme vous pour ces 4 jours, à 4 pattes dans leur existence, comme vous, se sachant résistants à se donner donnant, c’est-à-dire à prendre d’assaut les remparts communs du sommeil, car le don (d’une certaine façon) « en tonnes, vous m’entendez, en tonnes je vous arracherai ce que vous m’avez refusé en grammes », travaux pratiques de l’aventure, dans l’ouverture, même les poètes qui disent leurs textes ne s’adressent plus à personne, Madame parade dans sa bulle.
Regarde, trouve le souffle des yeux, tu la sens la chaleur venir dans ton ventre, et pourquoi pas jusqu’à la transe, qui n’est rien d’autre que le flux, vers chaque visage qui passe désentrailler le cœur ! Cette jeune fille avec ses parents devant Rimbaud le Voyant : « Rolland de Renéville redonne, avec Rimbaud, la portée explosive profonde, prophétique de l’acte créateur : le Mot comme enjeu et lieu atomique du Monde. Là, il ne s’agit plus de penser mais de changer la vie ». Elle ne bouge plus, mais les parents… si tu ne parles pas, elle s’en va. Je pose question, la mère répond : « ma fille est une illuminée, elle essaie de me convertir ». Je parle avec l’intelligence, non pas seulement du commerçant, du séducteur (au fait, vendre est un acte de désir, c’est ça qui coince ?), mais de celui qui sent le combat caché, l’incidence d’une voix pour une flamme. C’est donner. Tu donnes un son, un son qui te devient, et tu reçois l’argent qui permet d’éditer ce son, ça circule… oui, monsieur, de Rimbaud au Grand Jeu au collectif de l’imp(a)nsable, dont vous tenez entre les mains l’effondrement du temps, mais lisez : « Et pourtant, venu du plus profond, tu étais cet enfant asphyxié dans le labyrinthe de la tragédie de la Terre, et tu cherchais, sans savoir, à respirer un nouvel air dans la conscience cardiaque des fissures de l’espèce… », il est touché (a-t-il reconnu son inconnaissable ?), de Rimbaud Voyant qui écrit « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles » à ce laboratoire des écritures-dés-emparées, vous avez l’amont et l’océan du Grand Souffle. La poésie, vous voyez, ne consiste plus en l’art de faire des vers. C’est une opération – guerrière, chimique, chirurgicale… comment ? Du Saint-Esprit aussi, si vous voulez, il faut bien retrouver ses marques, impansables pourtant ! C’est combien ? 28 euros, on a voulu que cet OVNI soit accessible à tous… ok, je vois… et il repart avec… A quoi bon résister ? ironise un jeune homme qui regarde le titre du dernier numéro de La Sœur de l’Ange. Le flux est là, j’ouvre la revue et lui lis : « Oser se laisser choir dans le volcan de la Question sans distraction des questions, c’est être invité au cœur du questionneur et répondre à l’appel de la puissance de la vitesse du vide qu’est la vie nouvelle ! Zone à risque du qui perd quoi gagne ! ». J’y comprends rien. Vous aimez quoi ? Rimbaud. Qui ? Rimbaud. Je continue de lire : « Quoi ? Elle est re-trouante ? trouvante ? tournante ? »… l’éternité… « l’amour Qui ! ». Vous me perturbez. Je lui souris avec bonheur, confondu moi-même du moment : à quoi bon résister ?! Il reviendra le lendemain pour prendre La Sœur de l’Ange – et Rimbaud le Voyant (d’occasion) et un Cri urgent, dont la couverture l’a frappé « fabrice, 25 ans, passager clandestin, le temps d’ouvrir les yeux : il est probable que le paquebot humain s’enfoncera lentement dans sa nuit, sans sursaut, quelles que soient les menaces présentes et annoncées, projetées en permanence sur tous nos écrans, comme en rêve… Titanic, musique, pas de souci ».
Contact. Le mot est passé partout. Mais approfondir ce qu’il dit permettrait d’indiquer l’aventure du Grand Souffle – l’intention, le geste, la bataille. Le voyage de devenir intégralement vivant, cette vision que le poème souffre lorsqu’il se convoque à l’appel, est de fond en comble de nous, sans statut de « poète », une écriture du contact. L’œuvre d’art, dans tous ses genres et sous tous ses aspects, est témoignage de l’épreuve, accident de l’appel, indice du processus. Car la transformation de nos argiles humaines est un processus. L’acte poétique, si on veut maintenir ce mot presque exténué, est le processus de transformation par contact avec le fait-mal d’être humain. Les publications du Grand souffle, aussi bien que les œuvres cinématographiques, plastiques et musicales que nous diffusons, sont un versant de notre engagement dans le processus vers la vie immédiate. L’apprentissage de notre métier d’éditeur indépendant, les questions concrètes qu’il soulève (structurelles, économiques, psychologiques internes et dans notre relation aux auteurs et aux acteurs culturels) en sont un autre, non moins profond et éprouvant. Jusque dans nos existences dites « personnelles », ou plus justement « incommunicables », cette mise à l’épreuve tente de s’ouvrir au tout-possible et rencontre pour cela, par cela, la résistance abyssale de l’humain à la vie-en-vie.
Voisins, durant ces 4 jours, nous sommes venus voir certains d’entre vous . Rien dans notre attitude n’a voulu donner de leçons. Nous souhaitions rencontrer, témoigner, respirer. J’ai offert à certains l’effondrement du temps de notre collectif et l’expérience nue d’aurélien réal, pour inviter à un contact de profondeur sur ce qui nous anime, tenter de vous faire signe parmi ce bazar de la « Chose Poétique », que nous sommes heureux d’avoir remué, ne serait-ce que subtilement puisque l’intervention spontanée n’y est presque plus possible – lirez-vous, répondrez-vous ?
Cette interpellation… (car)
N’est-il pas urgent de réaliser ensemble la force du « négatif » psycho-physiologique où nous serons contraints à « l’expérience nue » sous une forme ou une autre ?
Si c’est la menace qui nous fait bouger, alors sentons que les conditions du « monde » nous obligeront à la joie de voir que « l’espoir tue » !
Inertie intellectuelle
Inertie émotionnelle
Inertie vitale
Inertie physique
Seuls les chocs réveillent les endormis que nous sommes, que nous le voulions ou non.
Nous avons franchi la ligne rouge
Canicule inondation
Et l’amour cuisant
La sous-vie est cernée
Qui est au « rendez-vous » ?
se mouvoir des courants d’une fluidité merveilleuse,
comme s’ils avaient plusieurs corps.
Cette myriade coulait, fleurissait selon la lenteur intime,
la subtilité intouchable, le dessin instantanément modifié
Les images où ils voyageaient étaient leurs images.
Les sons qu’ils percevaient, même lointains, ouvraient
des mondes où ils se fondaient sans un pli.
Imaginez un œil qui danse en se voyant danser.
Dans leur langage, on dirait que nous sommes cela,
le poème réel immédiat.
On dirait que la forme, c’est le mouvement du silence.
Pour le Grand Souffle
(nathanaël flamant)
23:31 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marché, poésie, poème, grand, souffle, éditions, édition


